La prolifération de médias privés, portés par des acteurs parfois dépourvus de l’expérience et de la rigueur déontologique nécessaires, a transformé la dénonciation de détournements de deniers publics en un véritable fonds de commerce.
À la limite de la diffamation, cette pratique est devenue la ligne éditoriale de plusieurs radios, banalisant des accusations graves au mépris de la présomption d’innocence.
Avec l’avènement de la CRIEF, on assiste à un phénomène préoccupant : une confusion des rôles où le procureur semble parfois se substituer au journaliste.
La communication prématurée sur des montants supposés astronomiques, bien qu’elle puisse viser à afficher une volonté de bonne gouvernance, pose un sérieux problème.
Non seulement elle fragilise le secret de l’enquête, mais elle condamne médiatiquement les citoyens avant même toute instruction judiciaire.
Dans un climat social où l’information non vérifiée est souvent reçue comme une vérité absolue, la réputation de hauts cadres est sacrifiée sur l’autel du sensationnalisme.
Plus troublant encore : si le public guinéen est prompt à s’indigner face aux dénonciations, il reste souvent amnésique quant à la suite des procédures.
Nombre de cadres, limogés avec fracas, sont blanchis par la justice après de longues années, sans jamais obtenir la réhabilitation publique qui leur est pourtant due. C’est là que se cristallise une véritable injustice d’État.
La médiatisation de la lutte contre la corruption n’est que la face visible de l’iceberg.
La face cachée, elle, est lourde de conséquences :
Le signal envoyé aux investisseurs : Un État qui expose ses propres plaies administratives et ses défaillances internes en faisant du détournement un feuilleton médiatique projette une image d’instabilité.
L’argent, par nature, fuit le bruit. Cette surexposition effraie les investisseurs sérieux et ouvre la voie aux prédateurs financiers.
L’aveu d’impuissance : En érigeant le scandale financier en modèle de gouvernance, le gouvernement expose son incapacité à instaurer un contrôle a priori efficace.
La véritable performance d’un État réside dans sa capacité à prévenir la malversation financière par des procédures rigoureuses, non dans sa capacité à la « spectaculariser ».
Le paradoxe économique : Le cas historique des créanciers de l’État sous le CNDD illustre parfaitement ce péril.
En stigmatisant publiquement des opérateurs économiques indispensables à la chaîne d’approvisionnement, l’État a brisé la confiance des banques et des fournisseurs étrangers, provoquant indirectement des pénuries de denrées alimentaires notamment au détriment des populations.
Au lieu de la confrontation publique, une gestion apurée et échelonnée des créances aurait préservé l’économie nationale.
Il existe pourtant d’autres modèles. Dans la zone euro, les cas de détournements se chiffrent en milliers de milliards par an sans pour autant faire l’objet d’un déballage médiatique systématique.
Au sein des grandes institutions internationales, on privilégie souvent le traitement administratif ou la démission discrète pour préserver la confiance des bailleurs de fonds.
Il ne s’agit nullement de faire l’apologie du détournement, mais d’inviter à une méthode plus idoine.
Le gouvernement gagnerait à professionnaliser la gestion publique : renforcer les manuels de procédures, privilégier le contrôle interne, et former des gestionnaires capables de maîtriser l’axe du « savoir-faire-faire ».
Comme le soulignait Emmanuel Kant, « *_la théorie sans la pratique est vide, et la pratique sans la théorie est aveugle_* ».
Gérer les affaires de l’État sans une assise managériale solide, c’est confier le gouvernail d’un navire à un pilote sans boussole.
En voulant rendre le corps public trop « propre » par un décapage médiatique agressif, l’État finit par abîmer sa propre peau.
Il est temps d’agir avec plus de hauteur, de méthode et de retenue.
La gouvernance n’est pas un spectacle, c’est une science.
Sékou Djadaya CAMARA
Tel : 622 94 05 07
















